Comme chaque année, le MIPCOM a rassemblé les professionnels de l’audiovisuel mondial sur la Croisette. Mais depuis deux ans, une mutation majeure s’impose : une part inédite est accordée aux créateurs de contenu, à l’IA et aux nouveaux formats. Comment se réinventer ? Une question centrale à l’heure où le pessimisme ambiant tend à dominer, mais où se dessinent en réalité les bases du paysage audiovisuel de demain.

Alors que certains préfèrent scruter la baisse des chiffres de fréquentation et déplorer la fin d’un « âge d’or » de la télévision linéaire, cette édition 2026 du MIPCOM aura surtout prouvé une chose : l’industrie audiovisuelle ne meurt pas, elle se redéfinit. Face à une concurrence internationale féroce et à la démultiplication des rendez-vous B2B (du MIA de Rome aux événements spécialisés européens), le marché cannois a fait le pari particulière audacieux de la transition. Retour en 5 temps forts sur un événement qui cherche sa nouvelle boussole entre création, IA, formats verticaux et fiction premium.
1. L’avènement des créateurs de contenu et de l’IA : Tenter la diversification
Face à un secteur traditionnel qui rationalise ses dépenses et réduit ses commandes de séries linéaires, le MIPCOM a confirmé un virage entamé depuis deux éditions : l’intégration des créateurs de contenu, des nouvelles technologies et des agences de communication. Pendant des années, nous avons vécu l’âge d’or de la fiction avec des plateformes prêtes à investir sans compter au démarrage qui change aujourd’hui leur manière de fonctionner redéfinissant les cartes du jeu des marchés internationaux. Ainsi, l’arrivée inédite d’acteurs comme Dentsu sur la Croisette, ou encore la montée en puissance de YouTube Shorts désormais plébiscité par les jeunes audiences face aux acteurs SVOD traditionnels , témoignent de l’écart entre le monde de l’influence, du marketing et de la production télévisuelle.
Parallèlement, l’Intelligence Artificielle s’impose non pas comme une menace créative, mais comme un levier d’optimisation des coûts et des délais de production. Dans un marché où les budgets s’ajustent, ces outils et ces nouveaux acteurs offrent des pistes concrètes de diversification pour les producteurs sachant faire preuve d’agilité. Bien évidemment, IA fait peur à certains et peut représenter une menace pour de nombreux emplois. D’un autre côté, elle offre la possibilité à des structures plus modestes de développer des histoires créatives et de mener à bien des projets.
2. L’explosion du format vertical et de la micro-fiction : L’audience au centre
Longtemps perçue comme un gadget pour les réseaux sociaux, la narration verticale et les microdramas s’affirment désormais comme un segment à part entière de l’industrie. Les données présentées cette année prouvent l’ampleur du phénomène : ces formats ultra-courts capturent une attention massive et séduisent un public vaste, dépassant largement les stéréotypes générationnels (jusqu’à 50 % de spectateurs masculins adultes sur certaines applications au Royaume-Uni).
Mais alors que les panels cannois se sont principalement focalisés sur des exemples anglo-saxons ou asiatiques, l’impact en Amérique latine est tout aussi fulgurant. Berceau historique du mélodrame et de la telenovela, la région s’approprie le format vertical avec un naturel déconcertant. L’essor des applications dédiées au marché hispanophone (à l’instar de plateformes comme Idilio.tv développées par des talents d’Amérique latine, ou la poussée des studios de doublage et de production locale) montre que le public latino embrasse ces récits intenses, rythmés et sérialisés.
Si la question de leur modèle de financement et de leur monétisation à long terme suscite encore des débats légitimes parmi les distributeurs, leur omniprésence dans les conversations à Cannes constitue une avancée majeure. L’industrie accepte enfin d’observer la réalité des usages de consommation mondiaux et de replacer le désir immédiat des spectateurs au cœur de ses réflexions.
3. L’Espagne en transition : La maturité d’un marché d’exportation
Traversé par un contexte politique d’incertitude et la restructuration des filiales locales des grands streamers, le secteur audiovisuel espagnol connaît une phase d’ajustement. Pour autant, voir dans ce ralentissement un déclin de la fiction ibérique serait une erreur d’analyse.
Pour bien comprendre la situation actuelle du marché espagnol, il faut se souvenir du tournant historique de 2019, lorsque Netflix a inauguré son premier centre de production européen à Tres Cantos (Madrid). Cette installation sans précédent a agi comme un accélérateur massif, déclenchant un véritable boom de la production locale, une frénésie de commandes de séries et une visibilité internationale inédite pour le savoir-faire espagnol.
Aujourd’hui, l’annonce récente de suppressions de postes chez le géant du streaming ou le ralentissement du rythme des tournages peuvent ressembler, en surface, à un coup d’arrêt anxiogène. Mais à y regarder de plus près, ce phénomène traduit une évolution tout à fait logique et saine. Après des années d’enchaînement frénétique et de surproduction, le secteur audiovisuel espagnol entre naturellement dans une phase de régulation et de rationalisation.
Loin d’être un déclin, ce ralentissement offre l’opportunité d’un véritable renouveau créatif. La fiction espagnole ne cherche plus à produire au kilomètre, mais privilégie une stratégie de haute valeur ajoutée et d’exportation ciblée. Le succès marquant d’Atresmedia au MIPCOM 2026 avec la vente internationale de Las hijas de la criada à de multiples territoires européens et latino-américains prouve que la marque « Espagne » conserve toute sa force de frappe dès lors qu’elle s’appuie sur une narration solide et des partenaires de distribution engagés.
Preuve de cette dynamique et de la reconnaissance internationale du savoir-faire régional, la création catalane s’est particulièrement illustrée cette année lors de la prestigieuse session Fresh TV de The Wit, qui a mis en lumière deux séries prometteuses : In Vitro et Genesis. Une double sélection qui confirme la vitalité et l’audace narrative de la fiction catalane sur la scène mondiale.
4. Caracol Televisión : Le pari inspirant de la fiction Premium
C’était impossible de faire un tour d’horizon du marché sans marquer un arrêt sur le stand de Caracol Televisión. Ces dernières années, le groupe colombien s’est imposé comme un acteur incontournable de la scène internationale, porté par le phénomène mondial de La Reina del Flow. Son alliance stratégique avec Netflix lui a offert une vitrine globale inédite, transformant des telenovelas traditionnelles en véritables succès de pop-culture transculturels.
Cette année encore, l’effervescence autour de la saison 3 de La Reina del Flow en est la meilleure preuve. Au-delà des débats passionnés qu’elle suscite auprès des fans, la franchise a franchi un cap en devenant un concept véritablement transmédia, porté par des tournées de concerts en Espagne et en Amérique latine qui prolongent l’expérience bien au-delà des écrans.
Mais la vraie force de Caracol réside dans sa capacité à ne pas se reposer sur ses acquis. Tout en conservant la maîtrise du mélodrame populaire qui a séduit les publics du monde entier, le groupe colombien amorce un virage stratégique vers la fiction premium internationale. L’exemple le plus éclatant en est la biosérie Aquel (centrée sur la vie du chanteur espagnol Raphael), produite en association avec DLO Producciones pour Netflix. Bien qu’il s’agisse d’une production majoritairement espagnole, l’implication directe et les parts de Caracol démontrent une volonté claire : consolider sa position de coproducteur mondial d’envergure.
Une stratégie de diversification inspirante qui prouve que les géants historiques latino-américains ont toutes les cartes en main pour façonner les standards de la fiction de demain.
5. Un marché en pleine réinvention : De la vente de catalogues au co-financement précoce
Cette édition 2026 du MIPCOM a incarné plus que jamais cette nécessité de réinvention. Pour la deuxième année consécutive, le marché a fait une place de choix aux créateurs de contenu venus analyser les clés de leurs succès et décrypter de nouvelles méthodes de narration. À l’image de la présence remarquée du créateur de contenu Michou et de l’installation d’un espace officiel entièrement dédié par YouTube pour conseiller les créateurs, la frontière entre divertissement numérique et industrie traditionnelle s’est encore amenuisée. De nombreuses conférences ont ainsi analysé la manière dont les chaînes et les fictions se développent et se prolongent désormais sur les plateformes et les réseaux sociaux (TikTok en tête), où se joue la bataille de l’attention des audiences.
Mais ce grand bain de jouvence numérique s’accompagne d’une réalité économique implacable : face à un marché où la vente directe de contenus « clés en main » est devenue beaucoup plus complexe à finaliser, le MIPCOM s’est ouvert plus largement aux agences de publicité et aux marques.
Cette mutation des pratiques redéfinit totalement les règles de la coproduction, comme l’ont rappelé plusieurs panels d’experts sur place. Fini le temps où l’on venait présenter un projet achevé ou un scénario entièrement bouclé en espérant trouver un acheteur en fin de parcours. Aujourd’hui, la règle d’or est d’anticiper : les partenaires (diffuseurs, plateformes, investisseurs) veulent être associés dès la phase de développement et de création. On ne vend plus un produit fini, on co-construit un projet dès ses prémices. Loin d’être un frein, cette exigence financière et créative redessine un cadre d’alliance plus collaboratif et, finalement, beaucoup plus solide.
Conclusion : La fin d’un modèle classique, le début d’un marché connecté
Je ne pense pas que le MIPCOM 2026 ait été le marché du pessimisme : je pense qu’au contraire, il a été celui de la lucidité. Ces dernières années, le MIPCOM tente de s’adapter aux nouvelles méthodes de consommation pour que chaque entreprise qui se déplace puisse trouver des réponses, et peut-être aussi de nouvelles ouvertures. Il ne s’agit pas de dire que les budgets étaient illimités auparavant, mais plutôt qu’ils répondaient à un mode de format classique : une chaîne produisait un contenu, le diffusait sur son antenne, puis le revendait à l’international.
Les plateformes avaient déjà commencé à modifier cette façon de consommer, et entre-temps, l’avènement des réseaux sociaux a fini de diversifier les usages. L’objectif du MIPCOM est désormais d’aider les entreprises de production traditionnelles à se connecter avec ces nouvelles réalités et avec les besoins réels de l’audience. Pour les acteurs accrochés aux modèles du passé, la transition peut certes paraître brutale. Mais pour ceux qui savent lire l’évolution des usages, le terrain de jeu n’a jamais été aussi stimulant. L’audience consomme différemment : il est tout simplement temps que nous produisions différemment.
