Manuela Martelli : « Dans Dégel, l’enfance devient le miroir des silences adultes »

Après le remarqué Chili 1976, la cinéaste chilienne Manuela Martelli revient avec Dégel (El Deshielo), un second long-métrage captivant à la croisée du thriller psychologique et du récit d’apprentissage. Présenté lors d’une rencontre exclusive pour La Montée Ibérique, le film s’immorce dans les failles de la mémoire chilienne à travers le regard d’une enfant de neuf ans. Analyse d’une œuvre feutrée, politique et éminemment singulière.

Manuela Martelli : « Dans Dégel, l'enfance devient le miroir des silences adultes »
Manuela Martelli : « Dans Dégel, l’enfance devient le miroir des silences adultes »

Manuela Martelli : Une rencontre sous le signe du lâcher-prise et de la poésie

Il y a des cinéastes dont la signature visuelle et narrative s’impose dès les premiers plans. Lors de notre première rencontre avec Manuela Martelli autour de Chili 1976, nous avions été frappés par sa capacité à casser les codes du drame politique traditionnel. C’est donc avec un enthousiasme certain et une pointe de stress lié aux aléas d’une avant-première que nous l’avons retrouvée lors de la dernière édition du Festival de Cannes pour la présentation de son nouveau long-métrage, Dégel (El Deshielo).

Sur la Croisette, l’exercice de la promotion est souvent un marathon épuisant. Enchaînant les entretiens à la chaîne en plusieurs langues, Manuela Martelli nous a accordé un moment d’échange à la fois feutré et singulier. Épuisée par le rythme cannois, la réalisatrice s’est livrée avec une vulnérabilité et une lenteur presque hypnotiques. De cette fatigue partagée est née une atmosphère particulière, où les hésitations et les détours de la pensée ont laissé place à une parole profondément poétique, suspendue, ramenant sans cesse le récit vers la mémoire intime et l’histoire du Chili.

Dégel : un thriller psychologique au cœur de la Cordillère des Andes

Avec Dégel (El Deshielo), Manuela Martelli pousse son exploration encore plus loin. L’intrigue se déroule au début des années 1990, une période charnière où le Chili entame une transition démocratique complexe après des décennies de régime militaire. Le décor : un hôtel isolé et étouffé par la neige au cœur de la Cordillère des Andes. Un lieu en apparence hors du temps, où une fillette de neuf ans prénommée Inés se lie d’amitié avec une jeune skieuse allemande en entraînement.

Le basculement survient lorsque cette dernière disparaît subitement sans laisser de trace. Face à cette absence inexpliquée, l’enfant tente de comprendre ce qui s’est passé. Mais au lieu de trouver des réponses auprès des adultes qui l’entourent, elle se heurte à un mur de mensonges, d’évitement et de silences obstinés.

Le regard de l’enfance face au silence des adultes :

Au cœur du cinéma de Manuela Martelli réside une question fondamentale : comment raconte-t-on la violence politique et sociale lorsqu’elle est occultée par ceux qui détiennent la parole ? En choisissant le point de vue d’une fillette de neuf ans, la cinéaste refuse la posture du surplomb historique pour privilégier la perception brute, fragmentée et intuitive.

Visuellement, le film repose sur des images magnifiques. La reconstitution d’époque est d’une grande minutie, portée par une palette de teintes parfaitement choisies qui contrastent avec cette neige omniprésente durant une grande partie du récit. Ce décor blanc, à la fois somptueux et étouffant, devient le théâtre des silences qui pèsent sur l’histoire.

C’est au cœur de ce paysage que se joue le drame de son héroïne. Inés incarne cette insouciance qui n’est en réalité qu’une illusion : elle capte tout ce que les adultes essaient de cacher. Quand la disparition survient, la fillette bascule dans un véritable paradoxe. Elle comprend très bien la gravité de la situation mais a du mal à se l’avouer. Elle va alors accompagner cette mère dans la recherche de sa fille, tout en sachant pertinemment que c’est une quête perdue d’avance. C’est cette confrontation brutale entre la beauté des images et la réalité du monde qu’on découvre trop tôt qui donne au film toute sa force.

Au-delà de son ancrage géographique, la question du cinéma latino-américain ne se pose même pas : Dégel s’adresse avant tout aux amoureux de thrillers et de drames psychologiques sous tension. S’il est vrai que le contexte historique chilien apporte une grille de lecture passionnante, il n’est en rien un frein. L’efficacité de sa mise en scène, la puissance de son atmosphère et la beauté de sa direction artistique suffisent à immerger n’importe quel spectateur. Une œuvre universelle, immersive et exigeante, à découvrir absolument.

Dégel est désormais disponible dans les salles françaises. Vous pouvez trouver la liste des salles le diffusant sur le site Allocine.fr

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