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Pablo Trapero : « les faits paraissaient surréalistes »

Avec El Clan, Pablo Trapero a réalisé une oeuvre inspirée d’une histoire vraie où la violence aussi bien physique que psychologique est partout. Le cinéaste nous livre en quelques questions les points clés qui l’ont mené jusqu’à ce film dernièrement primé aux premios Goya. 

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à ce terrible fait divers?
J’avais 13, 14 ans lorsque cette histoire complètement folle a commencé de défrayer la chronique. Elle a tout de suite fasciné l’adolescent que j’étais. Les années passant, et à mesure qu’on découvrait des choses sur l’affaire – très opaque au début – j’avais l’intuition que ce serait un excellent point de départ pour un scénario. Les faits me trottaient d’ailleurs toujours dans la tête lorsque j’ai commencé mes études de cinéma et puis les événements et les rencontres m’ont conduit sur d’autres chemins. Pour autant, l’idée d’en faire « quelque chose » un jour ne m’a jamais quitté.

Aujourd’hui le film est un succès en Argentine, comme dans nombre de ses pays voisins, et personne ne remet en cause sa légitimité. Au début pourtant, il semble que vous ayez dû batailler ferme pour en imposer le projet.
C’est vrai. Il y a une petite dizaine d’années, lorsque j’ai commencé à dire que j’aimerais écrire sur l’affaire Puccio, beaucoup de gens, dans l’entourage de la famille, comme dans celui de leurs victimes, m’avaient prié de laisser tomber.

Quels étaient leurs arguments?
Ce fut très troublant pour moi d’entendre par exemple les gens de leur district dire que les Puccio étaient « une famille ordinaire », des gens respectables en somme. Les enfants étaient parfaitement intégrés à la société. Alexandre par exemple était un rugbyman vedette dans notre pays, vainqueur des All Black au sein d’une sélection des meilleurs joueurs d’Amérique du Sud. La mère était enseignante dans un établissement assez classique. Quant au père, tout ce que certains pouvaient éventuellement retenir « contre lui » c’est qu’il était un maniaque de la propreté ; un obsédé du balai, qu’on le voyait passer tous les jours devant sa porte. Depuis, cette affaire, de par son caractère paradoxal, est devenue un cas d’école dans les universités qui enseignent la criminologie.

Que savait-on concrètement sur cette famille lorsque vous entreprenez la partie « enquête » de l’écriture?
Très peu de choses. Surtout des choses fausses. Beaucoup de gens pensaient même que les Puccio avaient été certainement victimes d’une erreur judiciaire ; que cette famille « bien sous tous rapports », aurait été incapable de commettre une série de crimes pareils. Il y a encore aujourd’hui des gens pour le croire. Certains ont d’ailleurs refusé de me rencontrer pour m’aider à écrire cette histoire.

De quels éléments disposiez-vous lorsque vous avez entrepris de faire ce film?
Il est sorti beaucoup de livres depuis, mais il n’en existait alors qu’un seul sur l’affaire et il ne couvrait les faits que jusqu’en 1980. Avec mon équipe, nous avons ainsi dû mener un travail de documentation de très longue haleine. Même au moment d’aller fouiller dans les journaux de l’époque: il nous a fallu les feuilleter un à un, puisqu’ils n’étaient même pas numérisés. En fait, on s’est retrouvés à faire du journalisme « old school » ; une véritable enquête de voisinage aussi, façon détective privé, en allant sonner à la porte des maisons voisines de celle des Puccio ; ou en rencontrant les copains du club de rugby d’Alejandro !

Avez-vous eu accès au dossier d’instruction?
C’est même devenu notre base de travail la plus concrète. Dans la foulée, j’ai pu interroger les juges de l’enquête et même les familles des victimes. J’ai épluché les rapports de police, les minutes du procès, etc. En fait, ce fut un processus assez bouleversant pour moi.

Pourquoi bouleversant?
De par la brutalité des faits décrits et leur caractère surréaliste, presque « irréel » j’ai envie de dire. En 2012 le père Puccio, qui avait passé déjà des années en prison, avait eu vent de mon projet et avait voulu me rencontrer. Il était toujours dans le déni et voulait que j’écoute sa version des faits. Il est mort cinq mois après.

Quelle période avez-vous choisi de faire revivre?
Avant de peaufiner son business macabre, Arquimedes Puccio avait sévi en toute impunité pendant plus de dix ans : au début des années soixante-dix (avant donc la dictature militaire), agissant au sein d’un groupe d’extrême droite, il avait par exemple déjà été accusé de trafic d’armes, mais était resté en liberté. Il appartenait alors au Service Diplomatique de Perón et bénéficiait clairement de protections en haut lieu. J’ai préféré centrer le film sur les quatre enlèvements les plus connus, opérés entre 1982 et 1985. Une période charnière de notre histoire récente, car à cheval entre la fin de la dictature et le début de la démocratie.

C’est un film ou la violence est omniprésente. Mais elle ne s’exprime pas de la même manière à l’intérieur de cette « maison des secrets » qu’à l’extérieur.
A l’extérieur, la violence est institutionnelle, le pays passe par différents soubresauts. Puis elle devient concrète pour les victimes pendant leurs enlèvements. A l’intérieur de la maison, j’ai envie de dire qu’elle est encore plus forte cette violence, car on y mesure ce que ce père a été capable d’imposer à ses enfants dans l’objectif de ne pas les voir ruiner son entreprise. C’est une violence qui se fait alors psychologique.

Devoir travailler sur un fait réel a t’il modifier votre manière d’écrire?
Forcément, car malgré tout le travail de recherche, des aspects manquaient à la construction du récit. Je ne savais pas par exemple en quels termes le père Puccio s’adressait à son fils pour le convaincre de l’assister dans ses crimes. Personne n’avait été là pour les entendre. Et pour ça, il m’a fallu me projeter, l’imaginer. Et cet aspect là, je l’ai écrit seul, fort de toute la matière que j’avais assimilé.

Comment définir le genre de ce film?
Je dirais qu’il s’agît d’un mélange entre mélodrame et thriller, avec des emprunts au film de genre. Et puis j’ai tenté d’y glisser en plus de petits clins d’œil au cinéma de Buñuel.

Vous avez confié le rôle de l’effrayant patriarche à Guillermo Francella, un acteur surtout très apprécié et connu dans le pur registre de la comédie. Un sacré contre-emploi !
C’est un acteur immense. Je craignais qu’il refuse de camper le méchant du film. Mais à ma grande surprise il m’a tout de suite dit oui, très excité par cette idée. D’autant qu’il avait habité non loin du quartier où s’étaient déroulé les faits et qu’il faisait partie au départ des gens persuadés que Puccio avait été la victime d’une méprise. C’est très vite devenu passionnant de travailler avec lui à la composition du chef de Famille. Il a trouvé sa voix propre.

Peter Lanzani, très populaire à la télévision comme acteur et comme chanteur au sein d’un groupe, est lui aussi un choix surprise.
Mon choix pour lui s’est décanté durant les essais. Comme Alejandro, il a lui aussi pratiqué le rugby, ce qui a représenté un plus durant les scènes de matches.

Comment expliqueriez-vous aujourd’hui le succès du film dans votre pays?
C’est toujours un exercice périlleux et il est sûr que je ne m’imaginais pas réaliser plus d’entrées en Argentine que le nouveau Mission Impossible ! Disons que le script est suffisamment riche en détails pour permettre d’apprendre des choses même à ceux qui croyaient connaître cette histoire.

Et les autres, ceux qui y étaient étrangers ?
Les autres sont sans doute entrés dans le récit à travers la relation entre ce père et son fils. Aussi ambiguë qu’elle soit, elle est le cœur émotionnel du dispositif. Tout le monde, je crois, peut lire cette histoire à l’aune du face-à-face qu’ils se livrent sous nos yeux. C’est un sujet universel. Et il rend le film autonome de ce qu’on est censé savoir de l’affaire.

El Clan est à voir dans les salles françaises à partir du 10 février. 

Source : Diaphana.fr

Caroline
Caroline
Cinéaste passionnée par l'audiovisuel latino.
http://lamonteeiberique.com

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